[DANS UN MONDE AUX RESSOURCES FINIES, LA FIN NE JUSTIFIE PAS TOUJOURS LES MOYENS. N°03]

Et si, pour réduire l’empreinte environnementale, il s’agissait simplement d’oser. Ne plus optimiser ou substituer mais identifier et retirer les actions qui ne créent pas de valeur (valeur vécue au sens du ressenti d’un écosystème) dans la fabrication d’un produit, dans l’offre d’un service, dans nos vies.

Un tabouret avec quatre pieds ? A priori, le quatrième pied est factice, il serait aisé de s’en passer. Si nous cessions de chercher à changer le matériau d’un composant, de chercher à pouvoir le démonter, de chercher à pouvoir le recycler, mais plutôt de chercher à retirer ce qui n’est pas nécessaire sans que cela ait le moindre impact sur le service rendu et donc sur la valeur du produit ? Dans le cas de notre tabouret, retirer le quatrième pied est un exemple d’augmentation de la valeur de l’objet : un pied en moins, c’est de la matière en moins, du temps d’assemblage en moins, de la matière à transporter en moins, de la matière à recycler en moins (réduction des coûts et de l’empreinte environnementale).

D’autre part, le service rendu par le tabouret (nous nous contenterons de la fonction d’assise pour simplifier notre exemple), n’est pas impacté par le retrait du quatrième pied (moyennant une re disposition des trois pieds restants). Dans cette logique, l’idée serait de parvenir à identifier également des pistes de simplification de nos quotidiens, de nos modes de vie, dans nos entreprises.

Des opportunités de simplification qui laisseraient de la place à la création de diverses formes de valeur. Et qui pourraient également mener à la réduction de l’impact de nos activités sur Terre, notamment quand nous allégeons nos réalités matérielles.

PLUS SIMPLE –

Dans le domaine de la technique, cette réflexion fait également référence à ce que Gilbert Simondon appelle la « concrétisation » et « l’individuation » des objets techniques . En effet, derrière un objet, se cache une attente de service, gérée par un certain nombre de fonctions techniques, assurées à leur tour par des composants techniques. L’idée de la « concrétisation » d’un objet est que ce dernier va évoluer dans le temps, devenant « techniquement plus simple mais logiquement plus complexe » . Certains composants techniques vont pouvoir assumer plusieurs fonctions techniques et le nombre de composants techniques va diminuer pour un service rendu identique, c’est la concrétisation de l’objet.

Ce faisant, l’objet va également tendre vers sa forme idéale et devenir spécifique, propre à la fonction à laquelle il est destiné. C’est ce que G. Simondon appelle « l’individuation » de l’objet. Ainsi, les objets techniques peuvent être décrits non seulement à travers ce qu’ils sont mais également à travers ce qu’ils font. Un rideau de douche peut être décrit comme une bâche en plastique suspendue à une tringle en métal ou comme un objet offrant un peu d’intimité dans une salle de bain. Cette vision de l’objet permet d’avoir une compréhension temporelle de ce dernier et donc de le considérer capable de changer. Les différentes versions de l’objet sont comparables et constituent l’objet d’étude. Comment était l’objet à sa genèse ? Comment a-t-il évolué ? Qu’est-ce qui a changé ?

G. Simondon donne comme exemple de « concrétisation » et « d’individuation » les moteurs (des objets techniques permettant un mouvement de translation). Les premiers moteurs étaient composés d’un carter (organe de rigidification et de protection des composants internes) et d’un circuit de refroidissement, entre autres. La fonction de refroidissement était assumée par le circuit, la fonction de rigidification était assumée par le carter.

Lorsque nous avons fabriqué des carters « à ailettes », nous avons réalisé un exemple de concrétisation où l’objet est devenu « techniquement » plus simple et « logiquement » plus complexe. Le carter « à ailettes » est une carcasse dédiée à la protection des éléments internes du moteur renforcée par des ailettes, ce qui a pour effet d’augmenter la surface de contact avec l’air. Contrairement à un carter « classique », il permet non seulement de protéger mais aussi de refroidir.

Un composant technique qui fait deux choses en même temps. Une sorte de « deux en un » (c’est la concrétisation de l’objet). Par la même occasion, le carter à ailettes est devenu un composant plus adapté au rôle joué par les moteurs (c’est l’individuation de l’objet).

PLUS HUMAIN ET MOINS IMPACTANT –

Et si nous aussi, nous pouvions évoluer dans une logique similaire ? Et si réapprendre à nous passer de certaines réalités matérielles pouvait participer activement à notre propre épanouissement ? Et à amoindrir notre impact sur notre environnement ?

Transférer la valeur que nous attribuons aujourd’hui à des réalités matérielles, à des réalités immatérielles. Les interactions humaines, avec la nature, avec l’existant font partie des réalités à explorer. Recréer de la valeur sous cette forme nous permettrait non seulement d’alléger notre empreinte environnementale, sinon de participer activement à notre développement humain. Considérer la valeur sous des formes diverses et variées, propres à chacun, par-delà la déclinaison matérielle (et univoque) largement partagée aujourd’hui, nous permettrait d’accéder à un espace des possibles tout autre.

Remonter cette piste revient à favoriser l’émergence d’un monde où la rencontre avec soi-même, les échanges équitables, la considération du vivant trouveraient leur place.

Pour cela, il y a de multiples chemins qui ne demandent qu’à être découverts, étudiés, explorés. Jusqu’ici, nous avons discuté de comment s’approprier la question environnementale : se placer au cœur du problème, adopter une posture curieuse, percevoir la valeur sous ses formes diverses. Et, en soutenant fortement que c’est en humanisant la question environnementale que nous serons davantage concernés.

Nous pouvons identifier deux approches de la question environnementale : une approche « par la performance » et une approche « par l’humain ». L’approche « par la performance » aura une interprétation succincte de l’environnement. Ce dernier sera souvent représenté partiellement (émissions de GES) et considéré comme un problème annexe à l’humain. Tandis que l’approche « par l’humain » porte un regard holistique sur l’environnement. Elle placera l’humain au cœur de la question environnementale et cherchera à identifier les différentes formes d’impact des activités humaines sur le vivant .

Ces approches sont distinctes mais complémentaires. Le levier d’impact n’est pas du même ordre mais la première approche peut se révéler pertinente pour se lancer dans l’aventure, malgré la complexité du problème. L’important est de ne pas en rester là.

Finalement, c’est notre capacité à générer ou tout du moins à accepter du changement qui va permettre de considérer les deux approches. Et avant tout, de s’imaginer les déployer et d’adhérer à un imaginaire de société qui opterait pour le développement humain et non matériel.

Le Design et l’Analyse de la valeur, tels que nous les avons considérés précédemment, ont tous les deux la vertu de faire des gens le vecteur de transformation. Ils pourraient faciliter la mobilisation de nos entourages et engendrer une réduction des possessions matérielles et des volumes de façon collective et consensuelle. La dynamique collective joue un rôle prédominant dans la considération des enjeux environnementaux. La participation, au-delà d’être un droit fondamental, renforce l’autonomie et la résilience des individus derrière une action collective.

Loin d’être pensé uniquement en des termes techno-centriques , cet extrait de Design & environnement vous propose d’aller au-delà de solutions-réponses pour mieux échanger sur nos propres questionnements. Une démarche essentielle face à l’ampleur des enjeux sociétaux et environnementaux contemporains.

Faire de la place, trouver du plaisir à faire mieux avec moins. Explorer. Tester de nouvelles pratiques. Se lancer à la découverte de l’inconnu n’est pas étrange pour nous, explorateurs et exploratrices d’autres terres, artisans, parents, rêveurs.

Il suffit de s’en souvenir.

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