[DANS UN MONDE AUX RESSOURCES FINIES, LA FIN NE JUSTIFIE PAS TOUJOURS LES MOYENS. N°04]
Pour mieux renoncer à notre techno‑sphère : une méthode de détricotage à forte valeur ajoutée.
Un guide pour mieux renoncer. Cela fait un moment que c’est clair : il va nous falloir changer de mode de vie. Retirer des choses, renoncer à une partie d’entre elles. Mauvaise nouvelle ? Pas si sûr.
Le constat est sans appel : la masse d’objets fabriqués par l’humanité est devenue excessive. Elle implique trop d’extractivisme, trop de dépenses énergétiques, trop de dégradations de nos écosystèmes. La détérioration de notre environnement est désormais incontestable.
Mais cet environnement, qui se révèle chaque jour un peu plus anxiogène, n’est pas le problème en soi. Son état — ou plutôt la mesure de sa santé — est la conséquence directe de nos activités humaines. Tant que nous traitons ce symptôme comme un adversaire extérieur, nous continuons de fuir ce qui nous incombe réellement : nos pratiques, nos attachements, nos organisations, nos objets. Faut‑il alors faire de la sobriété heureuse un axe majeur de développement ? Je ne cherche pas ici à prolonger un débat déjà largement engagé. Mon intention est plus opérationnelle : proposer une approche méthodologique pour donner suite au renoncement.
Je vous propose donc un mode opératoire : de la démarche d’enquête à la transformation, en passant par l’analyse et la problématisation de nos activités économiques. En partant du principe qu’il est désormais temps d’aborder les questions d’héritage et de fermeture, sans les recouvrir d’euphémismes.
Introduction – Endosser le fait scientifique sans se nier
Il me semble qu’une partie du positionnement des entreprises face aux enjeux socio‑environnementaux s’explique par un mécanisme profondément humain : ce que le fait scientifique implique comme image de soi.
Lorsque « endosser le fait scientifique » conduit à penser que l’entreprise n’a plus de rôle à jouer dans un futur proche, il devient alors compréhensible d’observer des formes d’opposition, de résistance, voire une colère sourde. Il ne s’agit plus seulement d’une discussion d’objectifs, mais d’une discussion de légitimité, de sens et de survie sociale.
Dans ce contexte, une stratégie possible consiste à préparer l’entreprise à cette réalité, en redonnant une forte capacité d’adaptation à l’ensemble de ses parties prenantes. Cela passe notamment par l’instauration d’une culture de créativité sous contraintes, une culture que l’on retrouve dans le design : un espace où l’on peut jongler entre le fond et la forme, et où l’on peut entendre l’insupportable sans s’effondrer. Ici, le design ne sert pas à « trouver des solutions ». Il sert d’abord à tenir debout face au réel et à créer les conditions nécessaires pour que les équipes puissent se regarder agir.
I – Reconstruire du potentiel après le fait scientifique : l’approche howy
Cela fait maintenant cinq ans que j’essaie de mettre ces réflexions à disposition des industriels de la région grenobloise à travers howy. Si je souhaite vous en parler aujourd’hui, c’est parce qu’un point me semble central : ce qui rend le fait scientifique si difficile à entendre pour les entreprises et leurs écosystèmes, c’est qu’il laisse peu de place à la projection. Très peu d’organisations parviennent à formuler une vision de leur avenir en intégrant pleinement l’impact qu’elles ont sur la planète. En grande partie parce que, là encore, le fait scientifique renvoie à une image de soi parfois intenable.
Chez howy, notre fer de lance est donc d’accompagner les entreprises dans la reconstruction d’un potentiel de développement une fois le fait scientifique endossé. Un potentiel qui ne repose pas d’abord sur la maîtrise technique de l’impact environnemental, mais sur trois axes fondamentaux :
- pourquoi vous menez l’activité que vous menez aujourd’hui ;
- comment vous la menez ;
- en quoi cette activité génère un impact environnemental.
Ce travail fait émerger une question essentielle : l’impact généré par votre activité correspond‑il réellement aux raisons que vous invoquez ? Si ce n’est pas le cas, alors bonne nouvelle : il existe de nombreuses marges de manœuvre pour réaligner l’impact avec le quotidien réel de l’activité.
II – Prospecter depuis l’existant : agir sans exiler les gens en 2050
Pourquoi les individus (comme les organisations) ont-ils tant de mal à passer à l’action ?
Mon hypothèse est simple : nous demandons trop souvent aux gens de se projeter ailleurs, plus tard, dans un futur abstrait — 2050 — saturé d’objectifs, de scénarios et d’injonctions. Ce déplacement est coûteux. Il crée de la distance, de la fatigue, parfois du rejet. À l’inverse, prospecter depuis l’existant consiste à accueillir les personnes telles qu’elles sont, là où elles sont, avec ce qui fait déjà sens pour elles. Il ne s’agit pas de nier l’ampleur des transformations à venir, mais de partir du présent comme matière première.
Faire de la prospective dans le présent, depuis le présent. Imaginer à partir de ce que les gens valorisent aujourd’hui : leurs manières de se déplacer, de se loger, de se divertir, de s’habiller, de se nourrir. Puis donner à voir, concrètement, comment ces pratiques pourraient évoluer en faisant autrement, souvent en faisant moins, parfois en faisant plus simplement.
Mais l’enjeu principal n’est pas la projection elle-même. Il est dans la manière d’ouvrir des questions. Et si l’on invitait chacun à se confronter de nouveau à ce qu’il retire réellement de ses activités ? À ce qui lui est utile, nécessaire, désirable ? Et à ce qui pourrait être réduit, abandonné ou transformé sans perte de sens, voire avec un gain.
Prospecter depuis l’existant, c’est ainsi ouvrir des possibles à partir de ce qui est déjà là, puis accompagner ce mouvement avec toute la dynamique disponible. Une méthode qui permet à un individu ou à une organisation de s’impliquer à partir de ses propres ressources, de prendre part à la transformation socio-environnementale, et de se relier plus étroitement à son territoire et à son environnement.
