[DANS UN MONDE AUX RESSOURCES FINIES, LA FIN NE JUSTIFIE PAS TOUJOURS LES MOYENS. N°05]
Conférence, enseignement, style : une question d’être
Cette année, j’ai envie de devenir un meilleur enseignant.
Non pas en accumulant davantage de contenus, mais en interrogeant plus radicalement ce que signifie transmettre. Un jour, Jacques Lacan affirme : « Je n’ai jamais eu la moindre intention de vous faire une conférence. Mais j’ai un enseignement. »
La distinction est décisive.
La conférence renvoie à l’idée d’un savoir que l’on possède et que l’on expose. Elle suppose un contenu relativement stabilisé, objectivable, transmissible indépendamment de celui qui parle.
Avoir un enseignement engage tout autre chose.
Cela engage une pratique. Une histoire. Une position. L’enseignement ne relève pas seulement de l’avoir, mais de l’être.
Il ne s’agit pas simplement de délivrer un savoir, mais d’assumer la part subjective depuis laquelle ce savoir a été élaboré. Il ne s’agit pas seulement de transmettre des conclusions, mais de rendre partageable une manière d’analyser, de problématiser, d’agir.
D’où cette autre formule de Lacan : « La seule formation que nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous suivent s’appelle un style. »
Le style n’est pas un ornement. Il est la trace d’une pratique.
Il est la manière singulière dont un praticien articule concepts, expériences et responsabilités. Et si l’on enseigne, ce que l’on transmet réellement n’est pas un corpus clos, mais une façon d’entrer en rapport avec un problème.
Sur les sujets de redirection écologique, cette question est particulièrement vive. Nous ne transmettons pas des recettes. Nous travaillons à rendre possible une capacité d’analyse et d’action dans des situations interdépendantes, complexes, souvent conflictuelles.
À cet égard, la réflexion de John Dewey me semble éclairante :
« Le pouvoir d’être un soi individualisé apportant une contribution distinctive et jouissant des fruits de l’association d’une manière qui lui soit propre. L’égalité signifie le respect effectif de ce qui est distinctif et unique en chacun […] La nature de la seule solution possible est alors le perfectionnement des moyens et des modes de communiquer les significations de sorte qu’un véritable intérêt partagé pour les conséquences des activités interdépendantes puisse donner forme au désir et à l’effort et, de cette façon, diriger l’action. »
Ce passage dit quelque chose d’essentiel pour moi aujourd’hui.
Le style n’est pas affirmation narcissique d’une singularité. Il est contribution distinctive au sein d’un commun. Il suppose que chacun puisse développer une manière propre d’analyser et d’agir, tout en perfectionnant les modes de communication qui rendent possible un véritable intérêt partagé.
Autrement dit : enseigner, ce n’est pas produire des clones méthodologiques. C’est rendre possible des styles.
Si je regarde mon propre travail, je vois combien il est structuré par cette tension : tenir une exigence d’analyse rigoureuse, tout en laissant place à l’appropriation singulière ; transmettre un cadre méthodologique précis, tout en assumant qu’il doit être transformé par ceux qui s’en saisissent.
Peut-être qu’un enseignement commence là : lorsque celui qui parle ne se présente plus comme détenteur d’un savoir, mais comme praticien ayant développé un style — et suffisamment théorisé ce style pour qu’il puisse devenir, à son tour, praticable par d’autres.
Devenir un meilleur enseignant, pour moi, c’est affiner cela. Et vous : qu’est-ce que vous transmettez réellement lorsque vous enseignez ou accompagnez ?
